amour interdit

amour interdit

Lui était blanc, elle noire, descendante d’esclaves et d’Amérindiens. Ils vivaient en Virginie. Pendant près de dix ans, ils se sont battus pour que les autorités reconnaissent leur mariage, à une époque où les unions mixtes étaient interdites dans nombre d’États. Dix ans de procédures judiciaires, de représailles et d’humiliations pour avoir osé s’aimer au grand jour. C’est seulement le 12 juin 1967   que la Cour suprême des États-Unis, à Washington, finira par reconnaître la légalité de leur union. Et par là même, les mariages entre deux individus de couleurs différentes. Une date historique

Revenons en 1958. Le 2 juin, Richard et Mildred décident de se marier lors d’un séjour à Washington, dans l’État voisin. Elle a tout juste 18 ans, il en a 25, tous deux se connaissent depuis l’enfance. Ils ont grandi à Central Point, un village de Virginie au milieu des étangs et des bois. Richard a toujours été aimanté par le charme de cette jolie voisine élancée et pleine de grâce, que tout le monde surnomme avec affection « Stringbean » (haricot vert). Hélas, à peine quelques semaines après leur union, le shérif du comté et ses deux adjoints débarquent en pleine nuit chez les jeunes mariés. Robert Pratt, un historien et ami de la famille, a raconté la scène dans « Crossing the Color Line », un article publié dans la revue juridique de l’université Howard en 1998. Les forces de l’ordre auraient braqué la lampe torche sur Richard en lui demandant d’expliquer la présence de cette femme dans son lit. « Je suis son épouse », aurait répondu Mildred, en pointant le certificat de mariage accroché au mur. Réplique du shérif : « Ici, cela ne vaut rien. » Il faut dire qu’en Virginie, la loi de 1924 sur les races (Racial Integrity Act) continue alors d’être appliquée.

Le 6 janvier 1959, le couple est présenté devant le juge. Richard et Mildred risquent un an de prison ferme. « Dieu Tout-Puissant a créé les races blanche, noire, jaune et rouge, et les a placées sur des continents séparés », sermonne le magistrat, qui mêle allègrement sa lecture de la Bible à celle du code pénal. « S’Il a ainsi séparé les races, c’est parce qu’Il n’avait pas l’intention qu’elles se mélangent. » L’homme de loi veut cependant faire preuve d’humanité : il leur propose d’échapper à la prison, à condition qu’ils quittent la Virginie pendant un quart de siècle : « La cour suspend ladite sentence pour une période de vingt-cinq ans en contrepartie de la garantie que les deux accusés quittent le comté de Caroline et l’État de Virginie immédiatement et ne retournent pas ensemble ou au même moment dans ce comté, ou dans cet État », précise le juge

Les Loving doivent partir et leur situation n’émeut personne. À la fin des années 1950, les organisations engagées dans le combat pour les droits civiques ont d’autres priorités : Martin Luther King manifeste contre la ségrégation dans les écoles, les restaurants et les transports. Il se bat pour permettre aux Noirs d’accéder aux bureaux de vote, pas pour qu’ils aient une place dans le cœur des Blancs.

Au début de l’année 1963, ­Donald est heurté par une voiture à ­Washington. Plus de peur que de mal mais Mildred y voit un signe ; ils ne peuvent plus vivre dans cette grande ville où les dangers sont partout. Il est temps de rentrer en Virginie. Elle écrit au ministre de la justice fédéral, un certain Robert Kennedy, par ailleurs le frère du président des États-Unis. Ses services lui conseillent de contacter l’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU), la principale association de défense des droits de l’homme, qui lui donne à son tour le nom d’un jeune avocat originaire de Brooklyn, bénévole à ses heures perdues : Bernard Cohen. Le 20 juin 1963, de sa belle écriture appliquée, Mildred lui adresse une lettre pleine d’humilité et de sincérité. « Cher Monsieur, je vous écris au sujet d’un problème que nous avons. Mon mari est blanc, je suis en partie nègre, en partie indienne (…). Nous ne savions pas qu’il y avait une loi en Virginie interdisant les mariages mixtes. Nous avons donc été emprisonnés et jugés dans la petite ville de Bowling Green. Nous avons dû quitter l’État pour pouvoir fonder notre foyer. » Elle précise qu’ils voudraient retourner « de temps en temps » en Virginie pour rendre visite à sa famille et à ses amis. « Nous  avons trois enfants et nous n’avons pas les moyens de nous payer un avocat, conclut-elle. S’il vous plaît, aidez-nous si vous le pouvez. M. + Mme Loving. »

Le 12 juin 1967 , la Cour suprême des États-Unis rend son arrêt, historique : « Le mariage est l’un des droits civiques fondamentaux de l’homme, fondamentaux pour notre existence et notre survie même. En vertu de notre Constitution, la liberté d’épouser ou de ne pas épouser une personne d’une autre race relève du choix individuel et ne peut donc être limitée par l’État. » D’un coup, les lois qui interdisent les unions mixtes en Virginie et dans quinze autres États sont balayées. Mildred et Richard peuvent enfin rentrer chez eux, à Central Point, après presque dix ans d’exil.